Accès direct au contenu

English flag English

Recherche avancée

ADBS
L'association des professionnels de l'information
et de la documentation


Vous êtes ici : Accueil > Accéder à la doc professionnelle > Nous avons lu...

Bibliothèque

Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? / Denis Merklen

publié le 22 avril 2014

Villeurbanne : Presses de l’enssib, 2013. – 349 p. – ISBN 979-10-91281-14-0 : 39 €

Analyse de Joachim SCHÖPFEL
joachim.schopfel[at]univ-lille3.fr

  « UN LIVRE COMPLEXE ET DÉRANGEANT SUR LA BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE »

Comment mesurer la valeur d'une bibliothèque ? À cette question, un de nos étudiants répondait récemment « qu'il faudrait la fermer puis évaluer le résultat ». Réponse lumineuse. D'une certaine manière, le livre de Denis Merklen va dans le même sens. Quelle est la valeur d'une bibliothèque publique au sein de son quartier ? Quel rôle y joue-t-elle ? Quelle est son image ? Que représente-t-elle aux yeux des habitants ?

D'habitude, nous étudions l'avis des usagers, parfois aussi des non usagers. L'auteur, lui, s'interroge sur les mobiles et attitudes de tous ceux qui n'en veulent pas dans leur quartier et qui s'y attaquent à coup de pierres, de barres de fer et de cocktails Molotov. Une réalité qui ne fait pas la une des journaux mais dont le bilan comptable fait froid dans le dos : 70 bibliothèques publiques incendiées entre 1996 et 2013, au moins. Pourquoi ?

Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? « Cette question n'est pas à poser [...] aux auteurs de l'incendie [...]. Ce type d'action [...] a la caractéristique d'être à la fois collective et anonyme [...]. Une partie de la tâche est laissée au lecteur ». Ce dernier est donc renvoyé à sa propre intelligence politique et sociale. Denis Merklen expose un matériel riche fait d'observations, d'entretiens, d'enquêtes, d'analyses. Mais il ne donne pas dans la formule simple, la réponse « choc », et le lecteur reste sur sa faim. Mais c'est une faim stimulante, qui incite à remettre en jeu ses certitudes et valeurs à chaque page.

Les territoires du conflit : Ce premier chapitre dresse le décor et décrit la situation, notamment à Saint-Denis, Stains et La Courneuve (Plaine de France). « Quelle place prennent les bibliothèques [...] au sein des classes populaires ? [...] C'est une question de rapports sociaux, de positions relatives et de relations ».

Dedans et dehors : Le second chapitre analyse les liens entre les bibliothèques, les écoles et les industries culturelles qui dominent les territoires des quartiers populaires et « dont le pouvoir risque de devenir hégémonique ». Comment agir dans ces territoires ? Comment se rapprocher du terrain des classes populaires sans rejeter leur « univers culturel » ?

Littératie et révolte populaire : « La maîtrise de l'écrit se présente [...] comme un support de réussite personnelle [et comme] une voie d'accès à la cité ». Mais pour ceux qui attaquent les bibliothèques, symbole et temple de l'écrit, « la littératie [...] induit des effets de désocialisation [...] dans la mesure où [elle] interpelle l'individu pour exiger de lui qu'il s'arrache de ses proches ».

Les bibliothécaires face à leurs quartiers : Comment les bibliothécaires voient-ils le quartier où ils travaillent, « là où ils font vivre leur bibliothèque » ? C'est le sujet du quatrième chapitre. Sont-ils originaires de ces quartiers ? Comment considèrent-ils la violence des jeunes : comme une déviance criminelle ou comme une contestation de l'ordre et de la société ? Ont-ils peur ? Quel rôle joue la langue ? Face à « la volonté d'aller vers la demande des classes populaires d'aujourd'hui [...] jusqu'où faut-il aller ? Et par quel chemin » ?

La bibliothèque au cœur du politique : L'institution bibliothèque comme espace public est pris comme cible d'une contestation politique, dans le cadre d'une « division sociale et politique qui structure la relation de l'État et des institutions avec les classes populaires comme un conflit de face-à-face ». Mais le refus de l'importance du livre et de l'institution va-t-il réussir à former un collectif face aux « bibliothécaires et leurs alliés » ? Rien n'est moins sûr.

La leçon d'écriture des classes populaires : Le dernier chapitre revient sur la méthodologie et l'approche sociologique et prend du recul par rapport à l'évolution de la société moderne, l'individuation, la consolidation des mass media et des industries culturelles et le rejet de la contrainte de l'État. « Cet effort des classes populaires pour se doter d'un point de vue [...] et pour se placer au sein de la société constitue l'une des dynamiques majeures au sein desquelles nous devons inscrire les incendies des bibliothèques ».

Sociologue, Denis Merklen propose ici une analyse des bibliothèques au sein des quartiers populaires qui rejoint d'autres études sociologiques sur les bibliothèques, comme celle de Jean-Pierre Vosgin sur le rôle social des bibliothèques dans la ville aujourd'hui ou celle de Claude Poissenot sur les nouveaux usages.

À l'origine, des travaux sur l'émergence d'une nouvelle « politicité » des classes populaires en Argentine et une lecture politique des émeutes en France de l'automne 2005 (« messages de pierre ») qui se sont transformés en projet de recherche collectif au sein de l'Atelier de recherche sur les classes populaires (Paris 3, Paris 7 et Paris 13 EHESS), de 2006 à 2012. À l'arrivée, un livre complexe et dérangeant sur la bibliothèque publique qui refuse d'attribuer des responsabilités, de désigner des coupables ou d'identifier des causalités faciles.

Cet ouvrage concerne particulièrement les enseignants, les chercheurs et étudiants en bibliothéconomie et sciences de l'information, en sociologie voire en sciences politiques. Mais il sadresse également aux professionnels du secteur, aux autorités locales et aux citoyens intéressés par la place de l'institution bibliothèque dans la société.


Rédigé par ADBS

mise à jour le 26 juin 2014


L'ADBS sur les réseaux sociaux

NOUS SUIVRE
    

PARTAGER CETTE PAGE

haut de la page

ADBS.fr - Site du premier réseau européen de documentalistes