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Intelligence économique : mythes et réalités / Nicolas Moinet ∎ La Boîte à outils de l’intelligence économique / Christophe Deschamps, Nicolas Moinet

publié le 12 septembre 2012

Paris : CNRS Éditions, 2011 – 192 p. – ISBN 978-2-271-07272-6 : 24,90 € Paris : Dunod, 2011. – 185 p. – ISBN 978-2-10-055112-5 : 26 €

UNE BOITE A OUTILS SUR LA VEILLE

Analyse de Loïc Lebigre


À l'heure où les questions liées à la concurrence internationale (compétitivité des entreprises françaises, défense du patrimoine industriel) occupent le débat public et mobilisent les responsables politiques, deux ouvrages ont rappelé fin 2011 l'actualité des enjeux de l'intelligence économique (IE). Ils impliquent tous deux Nicolas Moinet [1] - une fois comme auteur de Intelligence économique : mythes et réalités (CNRS Éditions), une autre fois comme auteur et coordonnateur en compagnie de Christophe Deschamps [2] d'un manuel pratique intitulé La boîte à outils de l'intelligence économique (Dunod). Au-delà du contenu même de ces ouvrages, la coïncidence de parution illustre les deux versants de la discipline parfois contestée et aujourd'hui encore un peu énigmatique pour les non-initiés : philosophie managériale et ensemble (coordonné ?) d'outils et de méthodes d'analyse, de protection et d'influence de l'environnement économique, pris au sens large.

Dix-sept ans après la publication du rapport Martre et en dépit de la forte implication des pouvoirs publics dans le développement de l'IE en France, « tout indique », selon N. Moinet « que l'intelligence économique n'a pas encore atteint sa maturité ». Parle-ton de maturité conceptuelle pour un domaine par nature transversal et à cheval sur plusieurs cadres académiques (sociologie, sciences de gestion, sciences de l'information et de la communication,) ? Parle-t-on des applications opérationnelles et des bénéfices attendus ? Qu'en est-il des méthodes et des concepts opératoires ? Y-a-t'il un avenir pour l'IE à l'ère des organisations en réseau et de la culture du partage de l'information ? Voilà quelques unes des questions auxquelles répondent - chacun à leur façon et selon leurs objectifs propres - ces deux ouvrages assez complémentaires.

La boîte à outils

La boîte à outils tout d'abord. Dans l'esprit de la collection qui a perrmis chez Dunod de décrire d'autres fonctions (négociation, innovation, etc.) ou métiers (commercial, acheteur, etc.), l'ouvrage présente 59 outils réputés entrer dans le domaine de l'IE et y avoir une portée opérationnelle. Chaque fiche est structurée selon le même modèle : définition de l'outil ; pourquoi l'utiliser (objectif et contexte) ? comment l'utiliser (étapes, méthodologie et conseil) ? avantages de l'outil et précautions à prendre. Les outils sont eux-mêmes organisés selon 6 dossiers qui peuvent se voir comme un panorama définitionnel du champ de l'IE : Intégrer et orienter une démarche d'intelligence économique ; Surveiller son environnement pertinent ; Traiter et analyser l'information stratégique ; Manager l'information et la connaissance ; Protéger son patrimoine immatériel ; Influencer son environnement.

Surveiller, protéger, influencer. Veille offensive et défensive. On retrouve là sans grande surprise les thématiques structurantes de l'IE depuis plus d'une décennie. En y regardant de plus près, on peut être en revanche un peu surpris par les items retenus dans chaque dossier. On retrouve ainsi la revue de presse à côté de la war room dans le management des connaissances, la GPEC, la matrice DIA à côté des relations presse dans le dossier « influence ». Les techniques de lecture rapide voisinent l'analyse Pestel dans la partie « Traitement ». C'est peu dire que ces « outils » ne sont ni de même nature, ni de même portée. On peut même avancer que certains n'ont rien de spécifique à une démarche d'intelligence économique. Envisagée négativement, cette énumération peut accréditer le reproche de discipline un peu fourre-tout souvent formulée à l'encontre de l'IE. Mais on peut aussi y voir une représentation assez novatrice finalement de la notion d'outil où une recherche Google est un moyen au même titre qu'une matrice SWOT. Un ensemble de dispositifs au service d'une même finalité qui vise la maîtrise de l'information stratégique. Dès lors, c'est moins le moyen qui définit la discipline que son objectif ultime.

Une réserve toutefois en regard de cet inventaire d'outils : la faible place accordé au « qui ? », c'est-à-dire au professionnel qui est derrière l'outil. Dans l'introduction, l'ouvrage vise « les responsables de l'intelligence économique déjà en poste, (les) futurs professionnels en formation mais aussi cadres de PME ou d'organismes publics ». On sait qu'un objet qui s'adresse à tous court le risque de ne finalement s'adresser à personne. Grâce à ses qualités mêmes, ce guide pratique est donc à la fois une démonstration du principe d'intelligence (relier des objets d'apparence hétérogènes) et le symptôme d'une absence : l'acteur (réel) de l'IE. Il reste que ce manuel fort bien structuré et documenté constitue à lui seul une forme de cartographie très utile des méthodes (et celles sont nombreuses) mobilisables dans des projets et démarches d'IE.

Fondements théoriques

Le second ouvrage (Mythes et réalités) est plus conceptuel. Il découle des travaux menés par Nicolas Moinet dans le cadre de sa HDR [3] à l'Université de Toulon et rappelle ainsi les fondements théoriques propres à l'IE (cycle du renseignement, boucle ODDA [4]) et ceux plus ou moins hérités d'autres cadres de réflexion (stratégie, systémique des organisations, sciences cognitives, etc.). Toutefois, il est également illustré de nombreux cas d'application : analyse d'une démarche de lobbying à travers la candidature française aux Jeux Olympiques de 2012, mise en place d'un dispositif d'intelligence territorial en Poitou-Charentes, évaluation des flux d'information stratégique dans un grand groupe pétrolier, etc. À travers un large panorama du développement théorique et factuel de l'IE en France et à l'étranger, il montre comment la question du « couple information/action » - articulé autour de la « décision » - a évolué au cours de ces dernières années, depuis une vision marquée par la « culture du renseignement » à une conception influencée par les principes de l'« intelligence collective ». Nicolas Moinet montre d'ailleurs que ces deux versants de l'IE qui valorisent tantôt la gestion de l'information tantôt le volet communicationnel ont plutôt tendance à cohabiter qu'à se substituer, structurant ainsi les débats de ce champ pluri et trans-disciplinaire.

Revisitant le cycle du renseignement à travers ces trois modèles (militaire, diplomatique et policier), Nicolas Moinet insiste sur le fait qu'il constitue à la fois un cadre rassurant mais limité. Il doit donc être mis en perspective au regard du couple « agilité/paralysie » pour que la collecte et l'observation ne tournent pas en boucle à partir des présupposés qui ont conduit à initier telle ou telle démarche de surveillance. C'est pourquoi l'auteur consacre une part très importante aux démarches d'analyse, aux boucles de rétroaction en matière de communication, égratignant au passage l'approche documentaire classique fondée sur la compilation et la réalisation de produits finis d'information. L'intelligence économique n'est pas une somme de veilles (technologique, commerciale, concurrentielle, etc.) mais bien l'organisation des dispositifs (interne/externe) de production de connaissance dans l'entreprise. D'où le rôle central de l'animation de réseaux dans le management de l'IE car « pour détecter de nouvelles menaces et opportunités, il ne suffit pas d'être rivé à son écran radar ou l'écran de sa plateforme de veille stratégique ». La diffusion encore très inégale des démarches d'IE tiendrait selon l'auteur à une conception erronée mais tenace de la part des décideurs de la valeur de l'information basée sur une sur-évaluation du secret et de la donnée cachée. À l'inverse, il plaide pour une démarche ouverte mais sécurisée « à travers les communautés stratégiques de connaissance. »

Alors l'IE, gamme d'outils ou philosophie managériale ? Les deux ouvrages apportent incontestablement des éclaircissements sur l'état de l'art de ce processus intégré. Reste à nos yeux une lacune (qui peut aussi s'entendre comme une invite aux auteurs) sur le volet RH : qui ? quelles compétences ? quels modes opératoires ? Car manager, c'est aussi affecter des ressources...

[1] Professeur des Universités et responsable du master ICOMTEC à l'Université de Poitiers

[2] Consultant formateur en veille - notamment à l'ADBS - et auteur du blog Outils froids

[3] Habilitation à diriger des recherches

[4] Observation-Orienation-Décision-Acrtion


Rédigé par ADBS

mise à jour le 26 septembre 2012


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