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Guide historique des classifications de savoirs : enseignement, encyclopédies, bibliothèques / Claude-Michel Viry

publié le 12 septembre 2014

Paris : L’Harmattan, 2013. – 256 p. – ISBN 978-2-343-01730-3 : 27 €

Analyse de Bruno RICHARDOT
bruno.richardot[at]univ-lille1.fr


UN EXCELLENT OUTIL POUR ABORDER LES PROBLÉMATIQUES DE LA CLASSIFICATION


Aborder l'histoire des classifications est chose fort délicate et peut se faire de différentes façons tant cette histoire est complexe et la problématique qu'elle véhicule, protéiforme.

On peut commencer par s'assurer des fondements humains - trop humains - de cette activité classificatoire, sur autant de registres qu'on veut ; et, pour y parvenir, scruter les fins fonds de l'homme et de l'humanité grâce à quelques témoignages indiscutables.

Une obsession humaine

En appui sur un vieux texte mythologique de l'humanité, la Genèse, on imagine en effet comment, dès l'origine, l'homme a dû opérer des distinctions entre tout ce qui l'entourait, nommant les espèces animales notamment, élaborant la prime nomenclature du vivant animal. Marcel Conche voyait dans ce texte biblique, si mes souvenirs d'étudiant sont fiables, l'indication de la nature nécessaire du langage. J'y décèle de surcroît aujourd'hui l'affirmation de la fonction discriminante, c'est-à-dire de la force classificatoire du langage[1].

Dans un autre registre, on peut lire le fameux « catalogue des vaisseaux » de la Grèce homérique[2] pour comprendre comment la classification est liée, dès l'aube de l'histoire, à la comparaison et au catalogage (inventaire structuré).

Autre registre à nouveau, les travaux de Jean Piaget[3] permettent de voir comment l'activité classificatoire vient à l'enfant, comme pour résoudre les problèmes que lui pose son environnement immédiat. Enfin, dans une étude ancienne et fondatrice, Émile Durkheim et Marcel Mauss décrivent comment, chez un peuple dit premier, la classification des choses est déterminée par l'organisation sociale[4]. Quatre registres différents (et il y en a bien d'autres) sur lesquels se contextualise ostensiblement cette sorte d'obsession humaine qu'est la classification. On peut en effet prétendre, avec Claude-Michel Viry, que l'homme est immédiatement homo ordonator.

L'ambition aristotélicienne

À un tel inventaire des registres, on pourra préférer la recherche du moment originel où se nouent les fils majeurs de la problématique de la classification, c'est-à-dire, en l'occurrence, revenir une fois encore à ce bon vieil Aristote. Parvenir à la connaissance de « ce qui est », sous le triple prisme de la définition, de la description et de la classification, telle est l'ambition aristotélicienne. Avec Aristote, et autour de lui, s'élaborent dans le même mouvement trois types de classifications : classification scientifique, classification des sciences et classification des savoirs enseignés. Et, à bien observer la suite des événements, ces trois types de classifications vont prendre certes des chemins distincts, mais en se croisant à plusieurs reprises, en se mêlant  parfois, par exemple lorsque le principe de la classification des sciences relèvera, comme chez Ampère, d'une analyse des faits et objets étudiés. De ce type d'entremêlements naîtront pas mal d'ambiguïtés, notamment sur le statut des classifications bibliographiques (CDD, CDU) : ces classifications pointent-elles des objets scientifiquement élaborés (classification scientifique) ou bien articulent-elles des thèmes d'enseignement (classification des savoirs enseignés) ou encore déplient-elles les divisions des sciences constituées (classification des sciences) ? La question n'est ni simple ni factice.

L'« attitude catégorielle »

On pourra, troisième approche, étudier scientifiquement la classification « comme activité et pratique humaine - pas seulement humaine d'ailleurs : tout être vivant exerce une activité classificatoire, et l'attitude catégorielle lui est indispensable pour orienter son action dans son environnement »[5]. Nous entrerions alors dans les voies parfois difficilement praticables de la taxinomie ou taxonomie, ou systématique ou encore classologie (Joseph-Pierre Durand, 1899) voire taxilogie (Éric de Grolier, 1988 - terme repris par Claude-Michel Viry). Les pratiques électroniques de classement et de lecture socialisant et banalisant en quelque sorte l'« attitude catégorielle », cette approche prend aujourd'hui des dimensions nouvelles, par exemple avec l'apparition de classifications ouvertes (folksonomies), les classifications dont nous avons jusqu'à présent parlé étant caractérisées notamment par leur clôture. On trouvera dans une récente livraison de la revue Hermès des indications intéressantes sur ce point[6].

L'approche chronologique

On peut, enfin, simplement passer en revue les différentes formes de classification élaborées tout au long de l'histoire de la pensée selon l'ordre chronologique. C'est ce que propose Claude-Michel Viry dans son Guide historique des classifications de savoirs.

Quel voyage ! Que d'escales ! Certes, celles-ci sont plutôt courtes, rapides, mais elles sont toutes contextualisées au fil de la traversée sinueuse quoique globalement rectiligne, passant l'un après l'autre les quatre temps que l'auteur prend soin de délimiter. Une classification, rappelle l'auteur après Viviane Couzinet[7], révèle toujours la Weltanschauung de son concepteur, c'est-à-dire sa vision du monde, son idéologie. D'où l'extrême importance de la contextualisation, même en termes généraux. Les quatre périodes que délimite l'auteur sont classiquement[8] celle d'un monde clos cadencé par un temps cyclique (jusqu'à l'antiquité gréco-latine), celle d'un monde toujours clos mais rythmé par un temps linéaire et messianique (Ve-XVIe s.), celle d'un monde infini rythmé par un temps linéaire ouvert (XVIIe-XIXe s.) puis celle d'un monde infini rythmé en accélération par un temps linéaire asservi par la technique (depuis le XIXe s.). Le chapitre III propose une incursion dans les « civilisations extra-occidentales », balayant la période qui va du IXe jusqu'au XVIIIe siècle (Byzance, monde arabo-persan, monde juif, mais aussi Chine, Inde et Japon). Bref, tout le monde est convoqué, pour une analyse ou juste une présentation, voire une simple mention[9].

L'ordre chronologique est en lui-même contextualisateur. Reste qu'il faut quelquefois pratiquer des raccourcis historiques pour la bonne compréhension du sujet. Aussi l'auteur n'hésite-t-il pas à enjamber les siècles, comme lorsqu'il marque la reprise - inversée - de Bacon par Dewey. L'auteur ne se contente pas de présenter dans l'ordre les classifications qui ont marqué l'histoire de la pensée. Une riche réflexion de fond sur les nombreux problèmes que pose la classification en général et des classifications particulières s'active sous la revue historique.

La seconde partie de l'ouvrage constitue une grande annexe, exposant 55 classifications, du plan d'études propédeutiques de Thierry de Chartres (XIIe) à la liste des sections du Conseil national des universités (1995). Nous saurons gré à l'auteur d'avoir rassemblé et de mettre ainsi à disposition des étudiants et des professionnels de tels documents. Suivent une bibliographie, l'index des noms de personnes puis celui des titres d'œuvres[10].

L'ouvrage de Claude-Michel Viry, avec ces deux parties, représente sans conteste un excellent outil de travail pour qui veut s'attacher à la problématique de la classification et fouiller l'histoire des classifications des savoirs, du point de vue de l'organisation de l'enseignement aussi bien que de celui de la bibliothéconomie.


[1] Genèse, 2, verset 19 et suivant

[2] L'Iliade, II, vers 484 et suiv.

[3] La psychologie de l'intelligence (1947), par exemple

[4] « De quelques formes de classification - contribution à l'étude des représentations collectives ». Année sociologique, 6, (1901-1902), p. 1-72.

[5] Éric de Grolier, « Taxilogie et classification. Un essai de mise au point et quelques notes de prospective », Bulletin des Bibliothécaires de France, 33, 6 (1988), p. 468-489.

[6] Vincent Liquète & Susan Kovacs (coord.), « Classer, penser, contrôler »,  Hermès, 66, août 2013

[7] Viviane Couzinet. « Organisation de la connaissance : dimensions idéologiques des classifications », 2006, École d'été GDR Tic et société [document non publié]

[8] Cf. les travaux d'Alexandre Koyré, notamment l'ouvrage Du monde clos à l'univers infini (From the closed world to the infinite universe, 1957 ; 1962 pour la trad. française) qui analyse le tournant que constitue le XVIe siècle (plus exactement du milieu du XVe au début du XVIIe).

[9] L'index des noms permet d'évaluer le nombre d'auteurs présentés (environ 500) et, surtout, complète utilement, avec l'index des titres d'œuvres citées, l'ordre chronologique qui préside au déroulement de ce Guide. On regrettera seulement que cet index des noms ne pointe que l'entrée principale concernant chaque auteur. On sait en effet que les accès secondaires et les chemins de traverses sont souvent semés d'indications significatives...

[10] Plus de quatre-cent œuvres sont citées.



Rédigé par ADBS

mise à jour le 30 septembre 2014


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