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Google Livres et le futur des bibliothèques numériques : historique du projet, techniques documentaires, alternatives et controverses

publié le 14 février 2011

Alain Jacquesson. – Paris : Éditions du Cercle de la librairie, 2010. – 223 p. – (Bibliothèques, ISSN 0184-0886). – ISBN 2-7654-0980-9 : 36 €

Indexer quinze millions d'ouvrages, ce sont 200 000 millions d'occurrences de mots significatifs de plus ! S'il fallait le résumer en une seule phrase, tel est sans doute le véritable enjeu de Google Livres.

Mais, pour permettre au lecteur de se forger une opinion sur l'impact de ce projet, il était utile de partir des débuts et de retracer le parcours des deux créateurs de Google qui, pour bâtir leur algorithme, ont su reprendre avec originalité - soit avec une grande simplicité pour l'utilisateur, comme on l'aura compris - les techniques des bibliothécaires et des documentalistes. Cette indéniable success story, fondée également sur la publicité contextuelle, a permis à Google de prendre une avance qui semble aujourd'hui irrattrapable et de connaître une ascension qui semble inexorable.

Google étend progressivement son empire et Google Livres n'en est qu'un service parmi d'autres - mais quel service ! Google, cependant, n'est pas l'inventeur des bibliothèques numériques : c'est une partie tout à fait passionnante de cet ouvrage que celle qui présente les détails des nombreux autres projets développés auparavant ou parallèlement, dans des contextes très variés. C'est dans ce cadre que, le 14 décembre 2004, l'annonce de Google Print a représenté un véritable « tremblement de terre ».

On découvre aussi comment le projet Bibliothèques a mûri depuis Books dès 2002, soit quatre ans après la création de l'entreprise, du métronome utilisé pour garder le rythme de la numérisation jusqu'au processus industriel avancé d'aujourd'hui. Même si la culture du secret est poussée à un degré élevé, tant pour les aspects techniques que commerciaux, ce qui est « nouveau dans le monde des bibliothèques », on connaîtra les grandes lignes des liens tissés petit à petit, depuis le premier partenariat avec l'université du Michigan jusqu'au premier accord avec un État, l'État italien, en mars 2010.

Si Google Livres présente encore des faiblesses, notamment au regard des métadonnées, de la stabilité des adresses ou encore des doublons, peu importe ! Celles-ci d'ailleurs ne tardent généralement pas à se résorber. Google n'a-t-il pas conclu le 19 mai 2008 un accord avec OCLC (Ohio College Library Center) et ses 169 millions de notices bibliographiques, ce qui pourrait améliorer, progressivement certes, la situation ? Une alliance bien moins médiatisée que d'autres mais tout aussi cruciale, dont les éléments en jeu sont analysés finement.

Alors, certes, « Google fouille, mais n'organise pas ». Il représente plutôt un réservoir qu'une bibliothèque, comme le lui reprochaient Jean-Noël Jeanneney et bien d'autres. Foin des règles juridiques actuelles, du droit d'auteur, mais aussi du copyright, puisque Google aurait une vision très particulière de ce régime, et que l'opt-out sera qualifiée de « méthode de Far West ». Consacré aux controverses, le long chapitre 10, très documenté lui aussi, permet de se replonger dans les détails des nombreux litiges soulevés de part et d'autre de l'Atlantique, des deux versions du Règlement (accord liant Google à des représentants d'auteurs et d'éditeurs), des arguments donnés par divers gouvernements, associations et entreprises concurrentes, et de prendre ainsi la mesure d'une décision attendue du juge américain, pour l'instant repoussée à une date non connue.

Google Livres, bien sûr, pose aussi des questions en matière de censure, qu'elle soit exercée pour des raisons politiques ou commerciales ; des questions culturelles, sur la nature du patrimoine qui sera mis en valeur ; ou encore des questions relatives à la vie privée. Google bibliothécaire, Google libraire et aujourd'hui aussi Google éditeur ne manqueront pas d'avoir un impact sur la TVA, le prix unique du livre, les droits de douane, les services bancaires, etc. Google n'a-t-il pas aussi amassé un pactole avec les œuvres orphelines, valorisable, sans réelle contrepartie, avec la montée en puissance des tablettes de lectures ?

Des éditeurs « naïfs », ou « sournois » si l'on estime que les grands perdants sont les libraires ? Des bibliothèques « ingénues », car il n'est pas sûr, à la lumière des travaux qu'elles réalisent en amont, qu'elles obtiennent, contrairement à Google, un réel retour sur investissement, et surtout parce qu'elles auraient « fourni à Google les munitions de la bataille » ? On se le demande toujours... Alain Jacquesson, bibliothécaire, ne manque pas non plus de retracer l'expérience des périodiques électroniques (les universités ont été progressivement amenées à payer très cher l'accès aux articles de leurs propres chercheurs), car l'abonnement proposé par Google aux institutions culturelles pourrait être très rapidement modifié.

Mais c'est l'avenir des bibliothèques numériques qui est le véritable objet de l'ouvrage. Google n'étant pas et ne devant pas rester seul, on jettera un regard attentif sur Europeana, Hathi Trust, Internet Archive, Gallica et diverses réalisations de niches qui poursuivent leur carrière... Mais alors que, dans ce paysage qui bouge très vite, une position commune des bibliothèques serait utile pour « faire baisser la pression », il semble qu'il n'y ait pas encore d'alternative réelle.

Or, Google Livres, ce sont des données de toutes natures et Google, qui étend déjà son service aux périodiques, aux magazines, l'étendra bientôt aux œuvres sonores. Il conviendrait d'établir un maillage autour des bibliothèques numériques, avec l'appui d'entreprises commerciales et des pouvoirs publics, quand bien même l'équilibre entre la logique privée et la logique publique reste encore à trouver.

« Ni repenti ni thuriféraire béat », pouvait-on lire aussi. Mais « il faudra bien des années pour que l'on prenne toute la mesure » du service Google Livres pour le marché du livre et la chaîne de ses acteurs, l'évolution du droit d'auteur, la lecture, la recherche et l'enseignement, l'accès au savoir et l'exercice de la citoyenneté. Et si Google n'a jamais été une « utopie culturelle », il est très certainement un « choc » qui devrait être « stimulant ». Reste à prendre la question à bras le corps pour que l'opération soit à terme « gagnant/gagnant » !

Michèle Battisti
michele.battisti@adbs.fr


Rédigé par ADBS

mise à jour le 28 novembre 2011


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