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Publication / Édition

Écrire, calculer, classer : comment une révolution de papier a transformé les sociétés contemporaines (1800-1940)

Delphine Gardey. – Paris : La Découverte, 2008. – 320 p. – (Textes à l’appui). –ISBN 978-2-7071-5367-8 : 25 €

publié le 27 novembre 2008

 « Écrire, calculer, classer ». La formule pourrait faire penser au programme d'un ministre de l'Éducation en mal d'innovation pédagogique... Il ne s'agit pas pourtant, pour Delphine Gadrey, d'évoquer - du moins de manière directe - la question de la transmission des connaissances fondamentales, mais d'analyser des actions et des pratiques, dans la veine de l'étude de ce que Michel de Certeau appelait les « arts de faire ». Sont en effet évoqués dans cet ouvrage dense et minutieux les phénomènes liés à l'introduction massive de nouvelles techniques d'écriture et de calcul dans l'univers du travail, notamment les bureaux, durant tout le XIXe et la première moitié du XXe siècle.

Le sous-titre éclaire le propos du livre et souligne deux phénomènes essentiels : si l'on réserve en général le mot de révolution à la période ultérieure, désignant par là l'apport de l'informatique dans le « traitement de l'information », cette technique n'a été souvent au départ utilisée que dans l'optique de mécaniser, puis d'automatiser des pratiques bien antérieures ; des activités apparemment aussi banales et ancrées dans le quotidien que la copie, le classement, la prise de notes, le calcul, ont des effets considérables en matière d'organisation, de management et de transformation des modes de travail. Tel est le propos qui sous-tend l'ensemble de ce travail.

C'est donc à la déclinaison de cette idée générale que s'est attelée Delphine Gadrey, historienne et sociologue, à travers une enquête historique fouillée. Mais les préoccupations sociologiques, ethnographiques et informationnelles sont loin d'être absentes de son enquête ; elles en constituent même une facette particulièrement originale qui éveille bien des échos sur les analyses faites actuellement par rapport au développement des « TIC » dans l'univers du travail humain. À ce titre, ce travail ne peut manquer d'intéresser les lecteurs de Documentaliste - Sciences de l'information, qu'ils soient praticiens, chercheurs ou pédagogues.

L'ouvrage est divisé en sept chapitres principaux, dont l'entrée est désignée par un verbe, ou plus précisément par une action, puisque le « faire » est au cœur des préoccupations de Delphine Gardey.

« Prendre en note : de l'éloquence à la démocratie ». Ce premier chapitre évoque, à travers une enquête sur les origines de la sténographie, en Angleterre et en France, l'importance du passage à l'écrit des discours et dialogues ayant lieu au départ dans la sphère publique (restitution des débats parlementaires), puis dans l'industrie avec la consignation de toute l'activité commerciale, juridique, organisationnelle de la firme. La prise de notes rapide grâce à la simplification phonétique du langage, tout en relevant des grandes utopies qui visent à unifier les ressorts de la communication humaine, contribue également à cette inflation du support écrit qui caractérise, dès cette époque, la tertiarisation des activités.

Cet aspect est plus particulièrement développé dans le chapitre qui suit : « Écrire : de l'administration aux affaires ». Un sous-titre de paragraphe (« Un régime industriel de production des écritures ? ») montre à quel point les problématiques actuelles liées à la démultiplication de l'écrit - même si leurs conditions matérielles sont sans commune mesure -, trouvent leurs racines dans un passé où l'industrialisation ne passe pas encore par les machines électriques ou électroniques, mais où la dimension technique est bien présente. Dans la veine de l'école des Annales, l'auteure s'intéresse ici également à des aspects techniques très particuliers, qui pourraient paraître mineurs, mais dont les conséquences générales sont importantes ; ainsi des avantages respectifs de la plume d'oie et de la plume métallique pour l'efficacité et la productivité des copistes (chapitre 3 : « Copier : de la mémoire à la publicité »).

Il est logique, dans une perspective séquentielle, que Delphine Gadrey aborde ensuite la question de l'archive (chapitre 4 : « Classer : de l'archive à l'action »), en rappelant cette donnée essentielle : classer, c'est ordonner, et ordonner c'est créer une vision du monde, agencer une certaine forme de pouvoir, sur les choses, mais aussi sur les hommes. Bien avant donc que la question se pose d'un possible asservissement du travailleur tertiaire à l'« ordinateur » comme machine, l'auteure montre que l'insistance sur les activités de classement témoigne d'une volonté rampante de domestiquer les esprits et les corps. À cet égard, une riche iconographie, en milieu de volume, montre d'impressionnants clichés de groupes au travail et d'organisation matérielle des archives du bureau d'études des usines Renault de Billancourt.

Les deux chapitres suivants sont consacrés, après les différentes séquences liées à l'écriture, au volet « calcul » de l'entreprise de recherche sur les nouvelles pratiques intellectuelles au travail. L'industrialisation, la coordination complexe dans des activités comme celle des chemins de fer, l'essor de l'administration moderne avec ses besoins de contrôle quantitatif et statistique sont autant d'éléments qui poussent à mécaniser non seulement les opérations de calcul proprement dites, mais aussi tout ce qui relève du data processing. En synthèse, c'est sur un anachronisme volontaire que le dernier chapitre analyse la fonction « Traiter l'information ».

Parmi l'ensemble des pistes de réflexion, très nombreuses, que suscite la lecture de cet ouvrage foisonnant, nous retiendrons trois principales.

La première concerne le rapport de la technique à l'organisation. De ce point de vue, le passé éclaire fortement le présent. Delphine Gardey montre que la duplication, la normalisation des formes, le calcul, la rigueur du classement ne sont pas produits par les objets techniques tels que le papier carbone, la fiche cartonnée ou la plume métallique, mais qu'ils sont rendus nécessaires par l'expansion du capitalisme qui exige toujours plus de contrôle, d'évaluation et de gains de productivité. C'est surtout mû par ce puissant ressort que l'invention, ensuite, propose, ajuste et combine des apports techniques pour proposer des solutions qui se traduisent immanquablement dans de nouvelles formes d'organisation, dans la firme et, bien au-delà, dans la société. Si l'auteure a choisi, pour séquencer son ouvrage, d'énumérer un certain nombre d'actions qui caractérisent cette mutation, elle ne manque pas de souligner que toutes ces actions se combinent entre elles pour converger vers un véritable système : « Simples jeux de formes, les systèmes informent finalement l'ensemble d'une économie dont ils redéfinissent les conditions de production autant que le produit. » (p. 250)

La deuxième réflexion concerne la façon dont ces techniques sont adoptées dans différents secteurs de l'économie et comment elles se transfèrent d'un univers à un autre. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, c'est le plus souvent le secteur de l'administration de l'État, notamment en Angleterre, qui est à l'origine de nouveaux modes de « traitement de l'information ». En effet « l'administration de l'État est l'un des rares exemples d'activité de grande échelle pour l'industrie » (p. 272), qui importe directement certaines techniques, dans les chemins de fer, par exemple.

Enfin - et ce n'est pas le moindre apport de ce travail - l'auteure insiste sur les impacts cognitifs, à la fois de la réorganisation d'ensemble et de l'usage particulier de chacune des nouvelles inventions techniques qui voit le jour pendant la période étudiée. Les outils, calculateurs, machines à écrire et à dupliquer, mais aussi les meubles, les modes d'organisation spatiale des bureaux introduisent une nouvelle distance entre l'individu et sa tâche. Ils l'encadrent et figurent, selon le mot de Bruno Latour, comme des éléments « non humains » dans un ensemble organique. Il ne s'agit pas moins que d'une « nouvelle présence au monde », puisque le monde du travailleur appareillé est un monde pris dans des formes de description qui privilégient la dimension rationnelle du calcul, de la mise en fiches, de la représentation statistique, de la modélisation par les graphiques.

« Ces nouvelles techniques symboliques et formelles peuvent être définies comme des technologies de distanciation des relations immédiates, affectives ou sensorielles au monde. C'est en ce sens qu'elles contribuent à un nouveau régime très systématique de signification du monde comme donnée. Une expression à la fois conceptuelle et formelle qui autorise d'autres extrapolations, sous la forme de l'exploitation et du traitement statistique mécanique, par exemple, et qui se présente aussi comme un nouveau sens commun et partagé à propos de ce qu'est le monde et de ce qu'il convient d'en faire. » (p. 288)

En concluant son ouvrage sur ces mots, Delphine Gardey nous renvoie directement, par rapport à des techniques et méthodes qui nous paraissent déjà si vieillottes, voire parfois ridicules, à notre présent de travailleurs : rivés à nos ordinateurs, harcelés par les messageries, contraints par les formes à l'écran, redevables de toutes sortes de reporting, soumis en permanence à l'évaluation de nos actions, nous sommes sans doute beaucoup plus proches de nos grands-parents en blouse grise que la mode et l'idéologie voudraient nous le faire croire.

Dominique Cotte


Rédigé par ADBS

mise à jour le 25 novembre 2011


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